
Nous vivons dans un monde qui produit vite, consomme vite et jette vite. Les cuisines « tendance » d’aujourd’hui seront démodées dans cinq ans. Les appartements livrés clé en main ressemblent à tous les autres. Les commerces se ressemblent d’une ville à l’autre, d’un pays à l’autre, comme si une main invisible avait décidé que tout devait avoir la même apparence, le même sol en vinyle gris clair, les mêmes luminaires en métal noir mat.
C’est dans ce contexte que le rôle de l’architecte d’intérieur prend tout son sens — et toute son urgence.
L’obsolescence programmée a envahi nos espaces
On parle beaucoup de l’obsolescence programmée des objets — ces téléphones conçus pour ne plus fonctionner après deux ans, ces électroménagers impossibles à réparer. Mais personne ne parle de l’obsolescence programmée de nos espaces de vie.
Pourtant, elle existe. Des matériaux choisis pour leur coût plutôt que leur durabilité. Des agencements pensés pour plaire à la vente, pas pour être vécus sur la durée. Des tendances déco relayées en boucle sur les réseaux sociaux, adoptées en masse, abandonnées deux saisons plus tard. Des commerces rénovés à la hâte, avec des matériaux bon marché qui vieillissent mal, qu’il faudra refaire dans cinq ans.
Cette logique a un coût — financier, environnemental, humain. Elle épuise les ressources, décourage les artisans, appauvrit nos environnements quotidiens. Et elle crée des espaces sans âme, sans histoire, sans ancrage.
L’intelligence artificielle et le risque de l’espace standardisé
L’intelligence artificielle génère aujourd’hui des projets d’intérieur en quelques secondes. Des images séduisantes, techniquement cohérentes, esthétiquement correctes. Des espaces qui ressemblent à tout et à rien — ou plutôt, qui ressemblent à la moyenne statistique de tout ce qui a été produit avant eux.
C’est là le paradoxe de l’IA appliquée au design : plus elle est entraînée sur l’existant, plus elle produit du déjà-vu sophistiqué. Elle optimise, elle agrège, elle synthétise — mais elle n’invente pas. Elle ne peut pas sentir l’humidité d’une cave voûtée à Chablis, comprendre pourquoi cette famille a besoin d’un espace de repli loin du salon, ou décider que cette boutique mérite une devanture en bois sombre plutôt qu’en aluminium laqué blanc parce que la rue a une mémoire qui mérite d’être respectée.
L’intelligence artificielle est un outil remarquable. Mais un outil ne remplace pas un regard.
Un métier à la croisée de tout
L’architecte d’intérieur n’est ni tout à fait architecte, ni tout à fait décorateur, ni tout à fait artisan. Il est quelque part entre les trois — et c’est précisément cette position hybride qui fait sa valeur.
Il analyse et comprend avant de proposer. Il conçoit des espaces qui fonctionnent dans le temps, pas seulement à la livraison. Il maîtrise la technique — cloisons, fluides, acoustique, étanchéité — sans être un technicien. Il gère la réglementation — accessibilité PMR, sécurité incendie, autorisations administratives, avis ABF. Il coordonne les intervenants, défend les intérêts de son client, et s’assure que le résultat final est conforme au projet.
Mais ce n’est pas tout.
Au-delà de la technique : l’artiste et le chercheur
Ce qui me définit depuis vingt ans de pratique, ce n’est pas la maîtrise des règlements d’urbanisme ni la capacité à lire un plan de structure — même si tout cela est nécessaire. C’est la recherche permanente.
Avant de dessiner un plan, je cherche à comprendre l’histoire du lieu. Ce qu’il a été, ce qu’il porte, ce qu’il pourrait devenir. Je m’intéresse à la façon de vivre des occupants — leurs habitudes, leurs silences, ce qu’ils n’osent pas toujours formuler mais qui définit pourtant ce dont ils ont besoin. Un espace réussi est un espace qui ressemble à ceux qui le vivent.
Ensuite vient le travail sur les matières. La couleur n’est jamais un choix anodin — elle change la perception du volume, de la lumière, du temps qui passe. Les textures parlent au toucher avant même d’être vues. Le bois vieilli, la pierre brute, l’enduit taloché, le métal patiné — chaque matériau a une mémoire, une façon de vieillir, une relation particulière à la lumière.
Ce dialogue entre l’histoire du lieu, la vie de ses occupants et la palette des matières, c’est ce qui donne naissance à un projet vraiment habité — pas seulement fonctionnel, pas seulement beau, mais juste.
Entre hier et demain : la recherche comme moteur
Je suis un architecte de concept. Chaque projet part d’une idée forte, d’un fil conducteur qui traverse toutes les décisions, du plan général jusqu’au choix d’une poignée de porte.
Cette recherche me pousse dans deux directions simultanées.
Vers le nouveau — explorer des matériaux émergents, des assemblages inédits, des typologies d’espaces qui répondent aux usages d’aujourd’hui. Les espaces hybrides qui combinent travail et habitat. Les commerces qui sont aussi des lieux de vie. Les logements qui anticipent les modes de vie de demain.
Et vers l’ancien — aller chercher dans l’histoire des savoir-faire oubliés, des détails architecturaux délaissés, des techniques artisanales que la modernité a écarté trop vite. Remettre au goût du jour une devanture en bois du XIXe siècle. Réinterpréter une voûte en pierre dans un espace contemporain. Retrouver la logique d’un enduit à la chaux, la noblesse d’un parquet en point de Hongrie, la sobriété d’une ferronnerie forgée à la main.
Ce n’est pas de la nostalgie. C’est de la lucidité. Les matériaux et les techniques qui ont traversé les siècles l’ont fait parce qu’ils fonctionnent — parce qu’ils vieillissent bien, parce qu’ils sont réparables, parce qu’ils ont une présence que les matériaux de synthèse n’auront jamais.
Ce que je défends, humblement
Je ne prétends pas avoir toutes les réponses. Mais après vingt ans à concevoir des espaces — des cuisines de particuliers aux blocs opératoires d’hôpitaux, des caveaux de dégustation chablisiens aux commerces du centre-ville d’Auxerre — j’ai la conviction que les espaces dans lesquels nous vivons et travaillons ne sont pas neutres.
Ils nous forment autant que nous les formons. Un espace bien conçu rend la vie plus facile, plus belle, plus sereine. Un espace mal conçu crée de la friction, de la fatigue, de l’indifférence.
À une époque où tout va vite, où les images s’accumulent, où l’IA produit en quelques secondes ce qu’un designer mettait des jours à élaborer, je crois plus que jamais à la valeur du projet singulier — celui qui part d’un lieu précis, d’une personne précise, d’une histoire précise, et qui produit quelque chose qui n’existera nulle part ailleurs.
C’est ça, mon métier. Et c’est pour ça que je le fais.
Vous avez un projet à Auxerre, Chablis ou dans l’Yonne ? JBB Architecture peut vous accompagner pour cadrer votre projet, vérifier les contraintes réglementaires et préparer les documents nécessaires avant travaux.
Jean-Baptiste Brulé — JBB Architecture d’intérieur & maîtrise d’œuvre, Auxerre Intervention sur l’Yonne, Paris, Troyes, l’Aube et la Bourgogne
