L’open space est une erreur — et l’IA va l’aggraver

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L’open space a été vendu comme une révolution. Plus de cloisons, plus de hiérarchie visible, plus de collaboration spontanée. Vingt ans plus tard, le bilan est sans appel : c’est l’une des plus grandes erreurs de conception de bureau de notre époque.

Et avec l’arrivée massive de l’intelligence artificielle dans le quotidien professionnel, je suis convaincu que le problème va s’aggraver, pas se résoudre.


Le bruit qu’on a sous-estimé

Commençons par le plus mesurable : l’acoustique.

Un open space, c’est une accumulation de sources sonores. Conversations, appels téléphoniques, claviers, notifications, déplacements, dans un espace dont les surfaces dures renvoient le son au lieu de l’absorber. Le résultat est un bruit de fond permanent qui ne descend jamais vraiment, ponctué de pics sonores imprévisibles. Quelqu’un qui rit fort, un appel qui s’éternise, une réunion improvisée à côté de votre poste.

C’est précisément le type de problème acoustique que je traite dans mes projets avec des solutions comme les tableaux acoustiques sur mesure, parce que le bruit n’est pas un détail de confort, c’est un facteur direct de performance et de bien-être. Le cerveau humain ne filtre pas efficacement un bruit de fond conversationnel. Il consacre une énergie cognitive constante à essayer de comprendre ou d’ignorer ce qui se dit autour de lui. Cette charge mentale invisible fatigue, sur la durée, bien plus qu’on ne le pense.

On a conçu des milliers de mètres carrés de bureaux sans jamais traiter sérieusement cette dimension. Le résultat : des espaces de travail qui produisent en permanence l’inverse de ce pour quoi ils ont été pensés, la concentration.


La perte d’intimité, un coût qu’on ne facture jamais

Au-delà du bruit, il y a quelque chose de plus profond que l’open space a sacrifié : l’intimité.

Pas l’intimité au sens privé. L’intimité au sens de pouvoir avoir une pensée sans qu’elle soit immédiatement exposée. Pouvoir hésiter, se tromper, chercher, sans qu’un collègue le voie sur votre écran ou l’entende dans votre voix au téléphone. Pouvoir avoir une conversation difficile sans que toute l’équipe l’écoute en faisant semblant de ne pas écouter.

Cette exposition permanente change le comportement des gens. On observe dans les open spaces une autocensure généralisée. Les gens évitent les appels personnels, chuchotent, repoussent les conversations délicates, ou pire, les évitent complètement. On a cru créer de la transparence et de la collaboration. On a en réalité créé de la surveillance mutuelle et de la prudence permanente.

Le sens même du travail s’en trouve appauvri. Travailler, ce n’est pas seulement exécuter des tâches sous le regard des autres. C’est aussi pouvoir se concentrer profondément, parfois seul, pour produire quelque chose qui a de la valeur. L’open space, dans sa version la plus dégradée, rend cette concentration profonde presque impossible.


Pourquoi l’IA va aggraver les deux problèmes

C’est là que la situation devient préoccupante.

L’intelligence artificielle s’installe dans le quotidien professionnel à une vitesse impressionnante. Assistants de rédaction, outils de transcription, agents conversationnels, génération de code, d’images, d’analyses. Beaucoup de ces outils fonctionnent par la voix, ou nécessitent une interaction continue, ou produisent des notifications et des résultats qui demandent de l’attention immédiate.

Imaginez un open space où, en plus du bruit ambiant habituel, chaque poste de travail dialogue à voix haute avec son assistant IA, où les notifications de génération se multiplient, où les gens passent une partie de leur journée à discuter avec un outil au lieu de taper silencieusement. Le bruit ambiant ne va pas diminuer. Il va se complexifier.

Et sur le plan de l’intimité, c’est encore plus inquiétant. Travailler avec une IA implique souvent de formuler des questions, des hésitations, des tentatives maladroites avant d’arriver à un résultat satisfaisant. C’est un processus qui ressemble à de la réflexion à voix haute, ou à de l’écriture en brouillon, des moments où l’on a justement besoin de ne pas être observé.

Dans un open space, ce processus devient public. On hésite moins devant l’IA pour ne pas paraître incompétent devant ses collègues. On formule des prompts plus prudents, plus conventionnels, par peur du jugement. La créativité que l’IA est censée libérer se trouve bridée par l’environnement même dans lequel on l’utilise.


Ce que ça signifie pour la conception des bureaux

Je ne plaide pas pour un retour pur et simple aux bureaux fermés individuels des années 80. Ce modèle avait ses propres défauts, notamment l’isolement et la rigidité hiérarchique qu’il symbolisait.

Ce que je défends, c’est une conception plus nuancée, qui reconnaît que le travail contemporain a besoin de plusieurs types d’espaces, pas d’un seul modèle uniforme appliqué à tout le monde.

Des zones de concentration profonde, traitées acoustiquement avec sérieux. Pas de l’open space avec quelques plantes vertes pour faire joli, mais de vrais espaces silencieux, isolés phoniquement, pensés pour le travail individuel exigeant.

Des espaces de collaboration dédiés, où le bruit et l’échange sont assumés et même recherchés, mais séparés physiquement des zones de concentration.

Des cabines ou alcôves individuelles, pour les appels, les moments de travail avec l’IA, les conversations qui nécessitent de la discrétion, sans qu’il soit nécessaire de quitter l’étage ou de réserver une salle de réunion pour quinze minutes de tranquillité.

Un traitement acoustique pensé dès la conception, pas ajouté en rattrapage. Matériaux absorbants, volumes étudiés, séparation des flux sonores. L’acoustique n’est pas un détail de finition, c’est une donnée d’entrée du projet.


Mon expérience sur le terrain

Dans mes projets, qu’il s’agisse de bureaux, de cabinets médicaux ou de commerces, la question acoustique revient systématiquement comme un point sous-estimé par les clients au moment de la conception, et regretté amèrement quelques mois après l’installation.

C’est pour cette raison que je travaille avec des solutions comme les tableaux acoustiques artistiques sur mesure, des plafonds et bien choses en développement , pas seulement parce qu’ils sont esthétiques, mais parce qu’ils répondent à un vrai besoin fonctionnel que l’architecture de bureau a trop longtemps négligé.

L’open space n’a jamais été une mauvaise idée en soi. C’est sa mise en œuvre généralisée, low cost, sans réflexion acoustique ni psychologique, qui en a fait l’erreur qu’il est devenu. Et avec l’arrivée de l’IA dans nos manières de travailler, continuer dans cette voie sans repenser l’espace serait une erreur de plus, au moment où on aurait justement l’opportunité de faire mieux.


Vous repensez l’aménagement de vos bureaux ? JBB Architecture peut vous accompagner dès les premières réflexions pour cadrer le projet, anticiper les contraintes et préparer une mission adaptée.


Jean-Baptiste Brulé, JBB Architecture d’intérieur & maîtrise d’œuvre, Auxerre
18 rue du Grand Caire, 89000 Auxerre