Je passe régulièrement place du Maréchal-Leclerc.
Ce bâtiment, je le connais de l’intérieur.
En 2004, à mon arrivée à Auxerre, l’un de mes premiers projets au cabinet d’architecture était la conception d’une liaison entre la mairie et ce bâtiment, alors ancienne bibliothèque municipale. Une transition sur trois niveaux côté mairie, deux niveaux côté bibliothèque, avec un ascenseur et une passerelle reliant les deux corps de bâtiment. J’ai dessiné l’ensemble des deux façades, travaillé les alignements, les proportions, la façon dont les deux bâtiments dialoguaient l’un avec l’autre.
C’est à cette occasion que j’ai levé les yeux pour la première fois sur ces médaillons.
Et depuis vingt-quatre ans, la question ne m’a jamais quitté.
Ce que l’on voit en levant les yeux
Une série de médaillons sculptés. Des visages historiques alignés sur la façade principale. Et puis, sur le retour de façade, à l’écart, seule.
Mathilde de Courtenay.
La seule femme.
Pourquoi ?
Une galerie de grands personnages
Grâce au livret patrimonial du CAUE de l’Yonne, on peut aujourd’hui identifier cette galerie.
Hérik (841-876), philosophe, théologien, historien et maître de l’école de l’abbaye Saint-Germain. Pierre de Courtenay (1155-1219), comte d’Auxerre. Jehan Régnier (1393-1468), bailli et poète. Jacques Amyot (1513-1593), humaniste et évêque d’Auxerre. Jean Lebeuf (1687-1760), historien. Jean-Baptiste de La Curne de Sainte-Palaye (1697-1781), académicien. Jacques-Germain Soufflot (1713-1780), architecte du Panthéon. Philibert-Joseph Roux (1780-1854), chirurgien. Jean-Joseph Fourier (1768-1830), mathématicien et physicien.
Une véritable galerie des grandes figures intellectuelles et politiques liées à Auxerre, sculptée sur un bâtiment construit en 1823, ancienne École normale d’instituteurs de l’Yonne. Les portraits sont l’œuvre du sculpteur Auguste Michelon, à l’exception du dernier, celui de Fourier, réalisé par Edgar Delvaux.
Les hommes représentés semblent former une galerie de grands personnages de l’histoire locale, évêques, comtes, érudits ou bienfaiteurs, tandis que Mathilde constitue l’unique exception féminine, ce qui souligne son importance historique exceptionnelle.
Et puis il y a Mathilde
Mathilde de Courtenay (1188-1257) n’est pas placée avec les autres.
Elle est seule.
Sur le retour de façade, à l’angle droit du bâtiment, regardant la place depuis une position distincte.
Pas dans la série. Pas dans l’alignement. À part.
Mathilde n’est pas intégrée à la série des hommes parce qu’elle n’appartient probablement pas à la même catégorie.
Les autres médaillons semblent former une galerie de personnages historiques ou d’hommes de lettres. Mathilde, elle, est la fondatrice symbolique de l’identité d’Auxerre médiévale. La placer seule sur le côté lui confère un statut particulier.
Son isolement sur le pignon pourrait donc être volontaire : elle représenterait la fondatrice symbolique de l’identité municipale, tandis que la façade principale serait réservée à une galerie d’hommes illustres.
Une composition pensée depuis la place
Sur cette façade, la disposition n’est pas parfaitement symétrique. Le pignon en brique et les médaillons semblent appartenir à une composition pensée pour être vue depuis la place. Mathilde est placée à l’angle, presque comme une figure de transition entre les deux façades, ce qui renforce encore son statut particulier.
Le médaillon regarde vers l’ancienne entrée de la ville et vers les axes historiques. Depuis la place, lorsqu’on contourne le bâtiment, Mathilde apparaît seule, presque comme une gardienne de l’édifice.
Ce n’est pas un détail anodin. L’orientation d’un médaillon sur une façade est un choix architectural délibéré. Placer Mathilde face aux axes historiques de la ville ancienne, c’est lui confier symboliquement la surveillance de ce qui a précédé. Elle ne regarde pas la place. Elle regarde d’où vient Auxerre.
Son père, Pierre de Courtenay, est lui représenté dans la série principale. Père et fille sur le même bâtiment, mais dans des positions radicalement différentes. Lui dans la galerie collective. Elle, seule, à part, dans une position qui souligne son importance singulière.
Une découverte inattendue
En observant attentivement la façade, un autre détail saute aux yeux.
Deux médaillons de la façade principale sont parfaitement lisses.
Pas cassés.
Pas érodés.
Pas restaurés à blanc.
Ils semblent n’avoir jamais reçu de visage.
Le programme iconographique complet identifié par le CAUE compte dix personnages. Pourtant, deux emplacements restent vierges. Quelque chose n’a pas été terminé, ou n’a jamais été commencé.
Cette découverte ouvre immédiatement plusieurs hypothèses.
Première hypothèse : un programme inachevé
Le chantier aurait prévu davantage de portraits. Les disques de pierre auraient été installés, mais jamais sculptés. Un changement de budget, une modification du programme décoratif ou simplement l’arrêt du financement auraient laissé ces deux emplacements vierges pour toujours.
C’est un phénomène courant dans l’architecture du XIXe siècle. Les programmes décoratifs ambitieux se heurtent souvent à la réalité des budgets en fin de chantier.
Deuxième hypothèse : des personnages jamais choisis
Ces médaillons auraient pu être réservés à des personnalités futures, dans l’attente d’un choix qui ne s’est jamais arrêté. La commission chargée du programme iconographique n’a jamais tranché. La façade est restée dans cet état, avec deux espaces définitivement vides.
Troisième hypothèse : un choix délibéré
Et si ces deux visages absents étaient voulus ?
Une manière de rappeler que l’histoire d’une ville ne s’arrête jamais. Que d’autres femmes et d’autres hommes viendront encore écrire l’histoire d’Auxerre.
Une façade ouverte vers l’avenir, avec deux emplacements qui attendent encore.
Pourquoi Mathilde est-elle seule ?
C’est finalement la question qui me fascine le plus.
Mathilde de Courtenay n’est pas seulement une comtesse. En 1224, elle accorde aux bourgeois d’Auxerre le droit de se réunir et de créer leurs propres règles de gestion municipale. C’est un acte fondateur. Elle ne représente pas seulement une personnalité historique. Elle représente une idée : la naissance de la cité comme communauté autonome.
L’isoler des autres reviendrait alors à la placer au-dessus de la simple galerie des grands hommes. Elle deviendrait la figure tutélaire d’Auxerre. Celle qui précède tout le reste. La seule femme. La seule à regarder la ville ancienne depuis le retour de façade.
La gardienne silencieuse de ce qui a fait Auxerre.
Une autre lecture
La succession des personnages raconte une histoire.
Le savoir monastique avec Hérik. Le pouvoir comtal avec Pierre de Courtenay. Les lettres avec Jehan Régnier. L’humanisme avec Jacques Amyot. L’histoire avec Jean Lebeuf. L’érudition avec La Curne de Sainte-Palaye. L’architecture avec Soufflot. La médecine avec Roux. Les sciences avec Fourier.
Et, à côté de cette progression intellectuelle et disciplinaire, Mathilde.
À part.
Comme si elle représentait non pas une discipline, non pas une époque, mais Auxerre elle-même.
Une enquête ouverte
Vingt-quatre ans que je me pose cette question.
Vingt-quatre ans que je passe devant cette façade en me demandant pourquoi ces deux emplacements sont restés vierges. Pourquoi Mathilde est seule. Pourquoi l’architecte de 1823 a fait ces choix. Pourquoi elle regarde vers la ville ancienne pendant que les autres regardent la place.
La réponse se trouve probablement dans les archives municipales, dans le dossier de construction de l’ancienne École normale, dans les délibérations du conseil général de l’Yonne. Personne, à ma connaissance, n’a encore publié une réponse complète à ces questions.
J’ai filmé la façade pour vous montrer exactement ce dont je parle. Regardez la vidéo, observez par vous-mêmes, et revenez me dire ce que vous pensez.
J’aime ces détails
Ils sont sous nos yeux depuis deux siècles.
Des milliers de personnes passent devant cette façade chaque semaine sans lever la tête.
Et pourtant, deux visages n’ont jamais existé. Une comtesse veille seule sur la place, tournée vers l’ancienne ville. Et un simple détail d’architecture suffit à raconter huit siècles d’histoire et à faire naître une multitude de questions.
Si vous connaissez l’histoire de ces deux médaillons, si vous avez accès aux archives de la construction, si vous avez une théorie sur la place de Mathilde, je serais vraiment heureux de poursuivre cette enquête avec vous.
Laissez un commentaire. Partagez cet article à quelqu’un qui connaît bien Auxerre. Cette énigme mérite d’être résolue.
Jean-Baptiste Brulé, architecte d’intérieur à Auxerre
JBB Architecture d’intérieur & maîtrise d’œuvre
18 rue du Grand Caire, 89000 Auxerre
