Un intérieur n’est pas une composition d’objets. C’est une machine sensible qui règle nos gestes.
Je l’ai compris assez tôt, sans pouvoir le formuler tout de suite.
En visitant des lieux pour la première fois, avant même d’avoir regardé quoi que ce soit, quelque chose se passait. Une légèreté. Une contraction. Une envie de parler plus bas. Une envie de s’asseoir tout de suite. Une envie de repartir.
Ce n’était pas une question de goût. Ce n’était pas une réaction esthétique au sens où on l’entend habituellement. C’était quelque chose de plus profond, de plus corporel, de plus immédiat.
L’espace agissait sur moi avant que j’aie le temps de le juger.
Ce qu’un lieu fait à un corps
On parle beaucoup de ce qu’un intérieur doit avoir. De la lumière. De l’espace. Des bons matériaux. Du rangement. De la fluidité de circulation.
On parle moins de ce qu’un intérieur fait.
Ce qu’il provoque dans le corps de celui qui l’habite. Ce qu’il rend possible ou impossible. Ce qu’il autorise ou interdit sans jamais le formuler.
Un intérieur bas de plafond incite à rester. Un espace haut de plafond invite à se lever, à penser en grand, à parler fort. Une pièce orientée à l’est donne un rapport au matin totalement différent d’une pièce orientée à l’ouest. Un sol en pierre froide au pied du lit modifie la façon dont on commence sa journée. Une cuisine ouverte sur le salon change la nature des repas, la relation entre celui qui cuisine et celui qui attend, la façon dont la nourriture s’invite dans la conversation avant même d’être servie.
Ces effets ne sont pas anecdotiques. Ils sont continus. Ils opèrent chaque jour, à chaque heure, sans qu’on s’en rende compte. Et c’est précisément parce qu’on ne s’en rend pas compte qu’ils sont puissants.
La machine sensible
J’utilise parfois l’expression de machine sensible pour parler d’un intérieur réussi.
Ce n’est pas une métaphore mécanique. Ce n’est pas l’idée que l’espace serait un système froid et calculé. C’est l’idée qu’un intérieur bien conçu agit. Qu’il n’est pas passif. Qu’il règle les comportements, les humeurs, les rythmes, sans jamais imposer quoi que ce soit explicitement.
Une bibliothèque bien placée donne envie de lire. Pas parce qu’elle contient des livres. Parce que la lumière qui tombe dessus à cette heure-là, la façon dont le fauteuil se trouve dans son axe, le rapport entre la hauteur du siège et la fenêtre qui donne sur le jardin, tout cela crée un état qui ressemble à ce qu’on ressent quand on a envie de lire.
Un bureau mal orienté provoque de la fatigue. Pas parce qu’on travaille mal. Parce que la lumière vient du mauvais côté, parce que le mur en face est vide et froid, parce que le bruit de la rue entre par la fenêtre qu’on a ouverte pour avoir de l’air mais qui détruit la concentration.
Un salon sans zone d’ombre crée une tension sociale permanente. Tout le monde est également exposé, également visible, également sollicité. Il n’y a pas de refuge pour celui qui veut se retirer un peu sans partir vraiment.
Ces dysfonctionnements ne se voient pas sur un rendu. Ils se vivent. Et ils s’accumulent, jour après jour, jusqu’à ce qu’on ne sache plus trop pourquoi on ne se sent pas bien chez soi.
Les états mentaux que l’architecture fabrique
La concentration ne vient pas de la volonté. Elle vient aussi de l’espace.
Un espace qui favorise la concentration a certaines caractéristiques qu’on peut identifier et reproduire. Une lumière directionnelle qui n’éblouit pas. Une acoustique qui atténue les sons sans les supprimer complètement. Une vue dégagée sur un plan horizontal ou végétal qui repose le regard sans le distraire. Un fond visuel sobre, ni stimulant ni oppressant.
Ce n’est pas du hasard. Ce n’est pas du style. C’est de la conception.
L’appétit se construit dans la cuisine avant même que la nourriture soit prête. La façon dont les odeurs circulent dans l’espace. La hauteur du plan de travail par rapport à la fenêtre. La chaleur du matériau sous les mains. La lumière qui tombe sur les aliments pendant la préparation. Tout cela participe à un état qui précède le repas et le conditionne.
La confiance se fabrique dans des espaces qui ont de la présence. Des matières qui ont du poids. Des volumes qui ont de la clarté. Des détails qui disent que quelqu’un a réfléchi avant de choisir. On ne peut pas expliquer rationnellement pourquoi certains espaces inspirent confiance et d’autres non. Mais tout le monde le ressent.
La lenteur s’installe dans des espaces qui ne sollicitent pas en permanence. Qui ont des zones neutres. Des surfaces sans information. Des angles sans objet. Des fenêtres qui donnent sur quelque chose de lent, un jardin, un ciel, une rue peu passante. La lenteur ne se décrète pas. Elle se crée par soustraction.
Le désir naît dans des espaces qui ont de la profondeur. Qui ne montrent pas tout immédiatement. Qui ont des zones d’ombre, des angles morts, des recoins où quelque chose pourrait se passer. Les espaces entièrement ouverts, entièrement lisibles, entièrement prévisibles, n’ont pas de désir. Ils n’ont que de la fonctionnalité.
Le silence, enfin, n’est pas l’absence de son. C’est une qualité acoustique particulière qui permet d’entendre les sons essentiels et d’amortir les autres. Un espace silencieux n’est pas un espace mort. C’est un espace où le son a été pensé.
Ce que ça change dans ma façon de travailler
Quand je commence un projet, je ne pars pas des goûts du client. Je pars de ses états.
Qu’est-ce qu’il cherche à ressentir chez lui ? Quelle qualité de présence à lui-même veut-il retrouver en rentrant le soir ? Quel état mental veut-il habiter le matin en se levant ? Quand il reçoit des amis, qu’est-ce qu’il veut que cet espace dise sur lui, pas en termes d’image, mais en termes de ce que ses invités ressentent en entrant ?
Ces questions ne sont pas psychologiques. Elles sont architecturales. Parce qu’à chaque réponse correspond un ensemble de choix concrets. Un matériau plutôt qu’un autre. Une orientation de lumière plutôt qu’une autre. Un volume plutôt qu’un autre. Une disposition qui rend possible un état que le client cherche sans savoir comment le nommer.
C’est ça, concevoir un intérieur. Pas choisir des couleurs et des meubles. Fabriquer les conditions d’un mode de vie.
Un lieu réussi ne se regarde pas
On juge trop les intérieurs à leur image.
Les magazines d’architecture d’intérieur, les comptes Instagram, les références Pinterest. Tout ça montre des espaces vides, bien éclairés, sans personne dedans. Des espaces qu’on regarde, pas des espaces qu’on habite.
Un lieu réussi ne se regarde pas. Il se vit. Et quand on le vit, on ne pense pas à le regarder. On pense à ce qu’on fait dedans. On est concentré. On est apaisé. On est alerte. On est lent. On est en appétit. On est en confiance.
Ces états ne sont pas le produit du hasard. Ils sont le produit d’une conception réfléchie, d’un regard qui a compris que l’architecture intérieure n’est pas la décoration de volumes existants. C’est la fabrication délibérée de conditions d’existence.
Un intérieur n’est pas une composition d’objets. C’est une machine sensible qui règle nos gestes.
Et c’est pour ça que ce métier m’intéresse encore autant qu’au premier jour.
Jean-Baptiste Brulé, architecte d’intérieur et maître d’œuvre à Auxerre
JBB Architecture d’intérieur
18 rue du Grand Caire, 89000 Auxerre
