Il y a une légende qui circule à Auxerre depuis des générations.
Sous la ville, dirait-on, courrait un réseau de souterrains secrets reliant les caves, les églises, peut-être même la cathédrale à l’abbaye Saint-Germain. Des galeries mystérieuses, des passages cachés, un monde parallèle enfoui sous les pavés de la place Saint-Nicolas.
C’est une belle histoire.
Et elle est fausse.
Ou presque.
Le mythe des souterrains
Le sous-sol d’Auxerre est bien constellé de trous, caves et galeries en tous genres. Il s’agit d’anciennes carrières qui ont servi à l’extraction de pierres de construction et témoignent du génie des Auxerrois pour exploiter la pierre en souterrain.
Mais les fameux souterrains reliés sous le centre-ville ne feraient que partie de l’imaginaire collectif. C’est la conclusion des archéologues du Centre d’Études Médiévales d’Auxerre, association liée au CNRS. Ils n’existent pas en tant que réseau connecté. En revanche, les caves issues de l’exploitation de la pierre sont légion.
Ce n’est pas moins fascinant. C’est même plus intéressant.
Parce que ce que l’on trouve réellement sous Auxerre raconte quelque chose de profond sur la façon dont la ville a été construite, habitée, et organisée pendant des siècles.
Ce que l’on trouve vraiment sous Auxerre
Les carrières médiévales
Une grande partie datent du Moyen Age, mais on se demande maintenant s’il n’y en a pas de plus anciennes. Ces carrières ont par la suite été réutilisées en caves, en latrines ou bien abandonnées.
La pierre calcaire extraite sous Auxerre et dans ses environs immédiats a servi à construire la ville elle-même. Les maisons, les églises, les remparts. C’est un matériau local, extrait localement, qui a façonné l’identité architecturale de toute la région. De vastes galeries souterraines, façonnées par la main de l’homme dès le XIIe siècle, ont fourni la pierre qui servit à l’édification de quelques-uns des plus beaux monuments du patrimoine bourguignon et français.
Les vinées
C’est peut-être la découverte la plus intéressante pour comprendre la géographie souterraine d’Auxerre. Le sous-sol d’Auxerre regorge de vinées : ces caves qui servaient à stocker du vin communiquaient bien souvent entre elles, ce qui a alimenté la rumeur des souterrains.
Auxerre était au Moyen Age une ville viticole majeure. Le vin auxerrois descendait l’Yonne vers Paris, bien avant que le vignoble bourguignon de Côte-d’Or ne prenne sa réputation actuelle. Ces vinées étaient les infrastructures de cette économie viticole — des caves creusées dans la roche calcaire, maintenant une température stable, reliées parfois par des passages qui ont nourri la légende des souterrains.
Les cryptes et les fondations
Sous l’abbaye Saint-Germain, le sous-sol est d’une richesse exceptionnelle. Les cryptes carolingiennes, datant du IXe siècle, conservent des fresques parmi les plus anciennes de France. C’est un espace que les visiteurs d’Auxerre voient, mais dont ils mesurent rarement l’importance dans le tissu souterrain de la ville.
Les fortifications romaines
La légende des souterrains d’Auxerre trouve sans doute sa source dans la présence de fortifications. Si l’on trouve des traces d’une présence humaine dès le Ier siècle, notamment autour du quartier Vaulabelle, un castrum est édifié vers le IIIe/IVe siècle à l’emplacement de l’actuel cœur historique. D’une superficie d’environ 6 hectares, il est entouré d’un rempart de protection. Certains tronçons du rempart sont toujours visibles ainsi que des tours, comme la tour Saint-Pancrace.
Ce que tout cela dit de la ville
Quand on travaille sur des projets de rénovation dans le centre historique d’Auxerre, la question du sous-sol n’est jamais anodine.
Creuser une cave, modifier des fondations, percer un sol ancien — chaque intervention en sous-sol dans cette ville est une rencontre avec l’histoire. Des maçonneries inattendues. Des vides là où on n’en attend pas. Des niveaux de sol successifs qui racontent des siècles d’occupation superposée.
C’est quelque chose que les propriétaires de maisons anciennes à Auxerre connaissent bien. Et quelque chose que tout professionnel du bâtiment qui travaille en centre historique doit anticiper.
L’Yonne souterraine, un patrimoine plus large
Au fil d’un itinéraire fascinant qui serpente à travers le département, le voyageur découvre un patrimoine aussi surprenant que méconnu : cryptes médiévales, carrières monumentales, grottes préhistoriques, caves creusées dans la roche et anciennes galeries chargées d’histoire. Derrière les vignobles réputés, les villages de pierre blonde et les vallées verdoyantes se cache un univers souterrain qui a servi tour à tour d’abri, de lieu de culte, d’atelier, de carrière ou encore de cave à vin.
À dix minutes au sud d’Auxerre, les caves Bailly-Lapierre illustrent parfaitement ce patrimoine. Leurs galeries souterraines, façonnées dès le XIIe siècle, gardent encore la mémoire du travail des hommes : les coups d’aiguilles et de lances, ainsi que les traces de lampes à huile y sont toujours visibles. Ces carrières qui ont fourni la pierre des grands monuments médiévaux abritent aujourd’hui l’élaboration du crémant de Bourgogne — une continuité entre l’extraction de la pierre et la culture du vin qui résume à elle seule l’âme de ce territoire.
Ce que j’aime dans ce patrimoine
Sous Auxerre, il n’y a pas de grands souterrains secrets reliés comme dans un roman d’aventures. Mais il y a quelque chose de plus vrai et de plus riche.
Des carrières qui ont construit la ville de l’intérieur, au sens littéral. Des vinées qui ont nourri une économie viticole oubliée. Des fondations romaines qui dorment sous les maisons sans que leurs propriétaires le sachent toujours. Des cryptes carolingiennes qui conservent les premières images peintes de la région.
Un patrimoine invisible, enfoui, que des milliers d’Auxerrois foulent chaque jour sans se douter de ce qui se passe sous leurs pieds.
C’est exactement ce type de détail qui me fascine depuis vingt ans dans ce métier. Les villes ont une épaisseur que les façades ne montrent pas. Et comprendre cette épaisseur, c’est comprendre pourquoi certains bâtiments tiennent et d’autres pas, pourquoi certains sols bougent et d’autres restent stables, pourquoi les matériaux anciens ont cette présence que les matériaux modernes n’auront jamais.
Le sous-sol d’Auxerre ne cache pas de trésor. Il est lui-même le trésor.
Jean-Baptiste Brulé, architecte d’intérieur à Auxerre
JBB Architecture d’intérieur & maîtrise d’œuvre
18 rue du Grand Caire, 89000 Auxerre
