Habiter l’inconfort choisi : vers une architecture post-confort

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Le confort absolu finit par produire des lieux sans mémoire.

Je dis ça à des clients qui viennent me voir avec des références Pinterest, des palettes de gris chauds et la conviction que le bon intérieur est celui qui ne crée aucune friction. Aucune surprise. Aucune aspérité.

Et je les comprends. On a passé des décennies à construire des logements qui résolvent des problèmes. Le froid. L’humidité. Le bruit. L’inconfort physique sous toutes ses formes. C’était nécessaire. C’était juste. C’était même remarquable.

Mais quelque chose s’est perdu en chemin.


Le règne du lisse

L’architecture contemporaine a gagné la guerre du confort. Et comme toutes les guerres gagnées, elle a du mal à savoir quoi faire de la paix.

La température est constante. La lumière est contrôlée. L’acoustique est neutralisée. Le mobilier est standardisé. Les matériaux sont lavables, durables, intemporels. Les espaces sont fluides, ouverts, sans seuil.

Le résultat est fonctionnel. Propre. Efficace.

Et profondément ennuyeux.

Visuellement, ces intérieurs sont souvent très bien composés. Ennuyeux au sens premier du mot : ils ne produisent rien. Ils n’engagent pas le corps. Ils ne créent pas de mémoire. On y passe du temps sans vraiment y être.

Il y a quelque chose d’étrange à réaliser que les espaces dont on se souvient le mieux, les lieux qui ont compté, la maison de grands-parents, le café de l’enfance, l’atelier d’un ami, ne sont presque jamais des espaces parfaitement confortables. Ils avaient des défauts. Des planchers qui grincent. Des fenêtres qui tirent. Un escalier trop raide. Une pièce trop sombre.

Et c’est précisément ce qui les rendait vivants.


Le corps avant les yeux

Le corps n’est pas fait pour le confort absolu.

C’est une vérité physiologique que les architectes auraient intérêt à méditer davantage. Le corps humain est un système d’adaptation permanente. Il régule, il ajuste, il répond. Ce n’est pas une machine qui cherche l’équilibre parfait et s’y installe. C’est un organisme vivant qui a besoin de variation, de changement d’état, de sollicitation.

Un espace trop constant anesthésie. Une lumière trop uniforme fatigue les yeux plus sûrement qu’une lumière contrastée. Une température parfaitement régulée empêche le corps de développer ses mécanismes naturels de régulation thermique. Une acoustique totalement maîtrisée crée un silence artificiel que le cerveau perçoit comme perturbant.

L’inconfort n’est pas l’ennemi de l’habiter. C’est souvent ce qui rend l’habiter réel.


L’inconfort choisi

La nuance est importante. Je ne plaide pas pour le retour aux maisons froides et aux planchers pourris.

Je plaide pour l’inconfort choisi.

C’est-à-dire des espaces qui créent volontairement des seuils. Des transitions. Des changements d’état entre l’intérieur et l’extérieur, entre le chaud et le frais, entre le silence et le son, entre la lumière forte et l’ombre.

Un sas d’entrée qui ne chauffe pas tout de suite, et qui crée une transition entre le dehors et le dedans. Une pièce de travail plus fraîche que le reste de la maison, qui signale physiquement au corps qu’on entre dans un mode différent. Un espace extérieur semi-couvert qui expose aux variations climatiques sans les subir complètement. Une salle de bain en pierre naturelle froide au toucher, qui réveille le corps le matin plutôt que de le bercer.

Ces espaces ne sont pas inconfortables par négligence. Ils le sont par intention. Parce que quelqu’un a décidé que ce changement d’état valait quelque chose.


Ce que les grands espaces nous apprennent

Les lieux qui durent sont rarement des lieux lisses.

Pensez aux églises romanes. Aux grandes caves voûtées. Aux ateliers d’artistes. Aux greniers transformés. Ces espaces ont tous une chose en commun : ils sollicitent le corps avant même qu’on y fasse quoi que ce soit. L’acoustique particulière. La lumière qui vient d’une seule direction. La hauteur sous plafond qui change la façon dont on se tient. La fraîcheur de la pierre.

Personne n’a cherché à neutraliser ces caractéristiques. Elles font partie de l’identité du lieu. Et c’est précisément pour ça qu’on s’en souvient.

L’architecture vernaculaire, celle que les gens construisaient avant que les normes de confort ne deviennent un impératif, était pleine de ces seuils. Des espaces de transition non chauffés entre l’entrée et la pièce de vie. Des cuisines plus fraîches que le salon. Des chambres sous les toits qui transformaient les nuits d’été en une expérience sensorielle distincte.

On a supprimé tout ça au nom du confort. Et on s’est retrouvés avec des logements parfaitement isolés, parfaitement régulés, parfaitement oubliables.


Et concrètement

Quand je travaille sur un projet aujourd’hui, je ne cherche pas à maximiser le confort. Je cherche à calibrer l’expérience sensorielle de chaque espace.

Ce qui signifie parfois laisser une zone plus fraîche pour créer un contraste thermique bienvenu. Choisir un matériau de sol qui surprend au toucher plutôt qu’un qui disparaît sous les pieds. Laisser une fenêtre orientée de telle façon que la lumière du matin y entre avec une intensité presque inconfortable, parce que ce réveil lumineux vaut plus que l’uniformité.

Ce qui signifie surtout refuser l’idée que l’architecture intérieure doit résoudre tous les problèmes. Certaines tensions sont bonnes. Certains inconforts sont nécessaires. Certaines aspérités font la différence entre un espace qu’on traverse et un espace qu’on habite.

Le confort absolu finit par produire des lieux sans mémoire.

Les lieux avec mémoire, eux, ont toujours un peu d’inconfort quelque part. Et c’est souvent là que tout se joue.


Jean-Baptiste Brulé, architecte d’intérieur et maître d’œuvre à Auxerre
JBB Architecture d’intérieur
18 rue du Grand Caire, 89000 Auxerre