Une belle image peut mentir. Un bon détail constructif, rarement.
Je travaille avec des images depuis le début de ma carrière. Le dessin à la main d’abord, à l’époque où on passait des heures sur un calque à mettre en perspective une cuisine ou une façade. Puis les logiciels. Puis la 3D. Puis les rendus photoréalistes. Puis l’IA.
À chaque étape, la promesse était la même : montrer le projet avant qu’il existe. Permettre au client de se projeter. Faciliter la décision.
C’est une promesse légitime. Et les outils d’aujourd’hui la tiennent mieux que jamais.
Le problème, c’est qu’en tenant cette promesse, ils en ont créé une autre, implicite et dangereuse : l’image est devenue le projet.
L’image parfaite
Les rendus générés par IA sont devenus accessibles à tous. En quelques secondes, n’importe qui peut produire une image photoréaliste d’un intérieur qui n’existe pas, qui n’existera peut-être jamais, et qui de toute façon ne pourrait pas exister tel quel.
Ces images sont belles. Souvent très belles. Lumière parfaite, matériaux magnifiques, proportions séduisantes, ambiance travaillée.
Et c’est exactement le problème.
Parce qu’une image photoréaliste donne l’illusion de la réalité sans en avoir les contraintes. Elle ne connaît pas les cotes. Elle ignore les réseaux encastrés derrière les cloisons. Elle ne sait pas que le plafond est à 2,30 mètres et non à 3 mètres comme elle le suggère. Elle ne se soucie pas du fait que la fenêtre qu’elle a placée là tombe pile sur une poutre porteuse. Elle ne se préoccupe pas de savoir comment la lumière du matin entre vraiment dans cette pièce orientée nord-est.
Elle produit une ambiance. Elle ne produit pas un projet.
Ce que l’image ne dit pas
J’ai commencé ma carrière en dessinant à la main. Et ce que le dessin à la main m’a appris, c’est que penser et dessiner sont la même chose.
Quand on trace un détail de jonction entre deux matériaux à la main, on est obligé de résoudre le problème en même temps qu’on le dessine. On ne peut pas ignorer l’épaisseur du carreau, la façon dont il rencontre la plinthe, le joint qui absorbera le mouvement différentiel entre deux matériaux de nature différente. On dessine et on pense simultanément.
Le rendu photoréaliste fait l’inverse. Il produit d’abord l’image, et laisse les problèmes pour après.
Ce qui veut dire que tous les vrais sujets sont différés. Le seuil entre deux revêtements de sol. Le retour de l’isolation dans l’embrasure de la fenêtre. La hauteur du plan de travail par rapport à la hauteur des meubles hauts. La façon dont la porte s’ouvre et vient buter contre le meuble qu’on a placé là sur l’image parce que ça rendait bien.
Ces détails semblent mineurs. Ils ne le sont pas. C’est dans ces détails que vit la qualité d’un espace. Ou qu’elle meurt.
Le danger de la séduction
Il y a quelque chose de pervers dans la beauté des rendus actuels.
Ils séduisent. Et la séduction, dans un projet d’architecture intérieure, n’est pas neutre. Elle court-circuite le questionnement. Elle donne l’impression que la décision est déjà prise, que le projet est déjà là, qu’il n’y a plus qu’à le réaliser.
Or un projet d’architecture intérieure n’est jamais dans l’image. Il est dans le plan. Dans la coupe. Dans le détail d’assemblage. Dans le choix raisonné d’un matériau pour ce qu’il est vraiment et pas pour ce qu’il a l’air d’être sur un rendu. Dans la compréhension de la façon dont la lumière naturelle se comporte dans cet espace précis, à cette orientation précise, à cette latitude précise.
J’ai vu des clients valider des projets sur la base d’un rendu magnifique et découvrir à la livraison que l’espace ne ressemblait pas du tout à ce qu’ils avaient imaginé. Pas parce que les artisans avaient mal travaillé. Parce que l’image avait menti sur les proportions, sur la lumière, sur la façon dont les matériaux se comportent dans la réalité.
L’image avait dit oui. La réalité avait dit autre chose.
Ce que l’IA ne règle pas
L’IA est un outil remarquable pour ce qu’elle fait. Elle explore des options rapidement. Elle aide à communiquer une direction esthétique. Elle permet à un client de comprendre une intention avant même que le projet soit dessiné.
Mais elle ne règle rien de ce qui fait vraiment la qualité d’un espace.
Elle ne règle pas les seuils. Ces moments de transition entre deux matériaux, deux espaces, deux usages, qui semblent anodins sur une image et qui conditionnent l’expérience physique d’un lieu.
Elle ne règle pas les assemblages. La façon dont deux matériaux se rencontrent, dont un profil cache ou révèle une jonction, dont un détail constructif signe discrètement la qualité de l’ensemble.
Elle ne règle pas les usages. L’image montre un espace vide, parfait, sans personne. Elle ne montre pas comment deux personnes se croisent dans le couloir, comment on ouvre le réfrigérateur quand la porte d’entrée est ouverte, comment on s’assoit vraiment sur ce canapé par rapport à cette fenêtre.
Elle ne règle pas les responsabilités. Une belle image ne signe rien. Elle n’engage personne. Elle ne dit pas qui est responsable si le mur porteur sur lequel on a posé la cuisine ouverte était en réalité un mur porteur qu’on ne pouvait pas toucher.
Après le rendu
Je continue d’utiliser des outils de visualisation. Ce serait absurde de ne pas le faire. Ils permettent de communiquer avec des clients qui n’ont pas appris à lire un plan. Ils permettent de tester des options rapidement. Ils ont une valeur réelle dans le processus de conception.
Mais ils ne remplacent pas le plan. Ils ne remplacent pas la coupe. Ils ne remplacent pas le détail dessiné à la bonne échelle, qui oblige à résoudre les problèmes plutôt qu’à les habiller.
Une belle image peut mentir. Un bon détail constructif, rarement.
Parce qu’un détail constructif, ça engage. Ça dit comment les choses s’assemblent vraiment. Ça engage la responsabilité de celui qui l’a dessiné. Ça oblige à penser avant de montrer.
Et c’est peut-être ça, au fond, la différence entre une image et un projet. L’image montre. Le projet engage.
Je préfère les projets qui engagent.
Jean-Baptiste Brulé, architecte d’intérieur et maître d’œuvre à Auxerre
JBB Architecture d’intérieur
18 rue du Grand Caire, 89000 Auxerre
