Le pays vient d’écrire noir sur blanc à quel climat il se prépare
C’est probablement l’information la plus structurante de l’année pour notre métier, et elle est passée à peu près inaperçue.
Le décret n° 2026-23 du 23 janvier 2026 a inscrit dans le Code de l’environnement la Trajectoire de réchauffement de référence pour l’adaptation au changement climatique — la TRACC. Un arrêté du même jour en fixe les niveaux : par rapport à l’ère préindustrielle, +2 °C à l’horizon 2030, +2,7 °C en 2050, +4 °C en 2100 pour la France métropolitaine.
Ce n’est pas une déclaration d’intention. C’est une hypothèse de calcul opposable, appelée à irriguer progressivement les documents d’urbanisme, les normes techniques et les règles de construction. Traduction pour un maître d’ouvrage : la référence climatique sur laquelle on dimensionne un bâtiment cesse d’être le climat d’hier. Une maison qu’on livre en 2027 sera encore là en 2080. On ne peut plus la concevoir pour l’été 2010.
Le neuf est déjà cadré, l’existant ne l’est pas encore
Sur les bâtiments neufs, la RE2020 a introduit un indicateur de confort d’été : les degrés-heures d’inconfort (DH), qui mesurent la durée annuelle d’exposition à des températures inconfortables — au-delà de 26 °C la nuit, de 26 à 28 °C le jour — avec un seuil maximal à ne pas dépasser. Une conception qui dépasse le seuil bas doit compenser par une pénalité forfaitaire de consommation, comme si le bâtiment était climatisé. Le mécanisme est astucieux : il ne dit pas « tu n’as pas le droit », il dit « alors tu paieras l’énergie du refroidissement dans ton bilan ».
Le périmètre s’élargit par vagues. Après le logement, les bureaux et l’enseignement, la RE2020 s’est étendue en mai 2026 à d’autres catégories, notamment les commerces, hôtels et restaurants, et à des équipements publics comme les médiathèques. Pour ceux d’entre vous qui portent un projet de local commercial ou de restauration, c’est déjà une contrainte de conception, pas une perspective.
Le point aveugle, c’est la rénovation de l’existant. Elle constitue l’essentiel de l’enjeu — c’est là que vivent les gens — et elle n’est aujourd’hui soumise à aucune norme de confort d’été comparable. C’est ce trou qui va se refermer.
Le PNACC-3, ou comment le sujet passe du climatique au sanitaire
Le troisième Plan national d’adaptation au changement climatique organise la suite. Plusieurs de ses mesures concernent directement le bâtiment : adapter les logements au risque de fortes chaleurs, déployer les technologies de froid renouvelable, intégrer l’adaptation dans l’ensemble des rénovations du parc immobilier de l’État. L’orientation générale est claire : le confort d’été doit être intégré systématiquement dans les programmes de rénovation énergétique.
Deux chantiers méritent d’être suivis de près.
Les copropriétés. Un groupe de travail sur le confort d’été et le confort thermique en copropriété travaille sur 2025-2026, avec des indicateurs très parlants : la part des règlements de copropriété intégrant des instructions sur l’installation de protections solaires et de volets, et la part des rénovations d’ampleur conduisant à l’installation de protections solaires. Autrement dit, on prépare le terrain pour que poser un brise-soleil ou un volet extérieur cesse d’être un parcours du combattant en assemblée générale. Ceux qui ont déjà essayé de faire voter des stores extérieurs sur une façade sur rue voient très bien de quoi je parle.
Les écoles. Le gouvernement affiche un soutien à la rénovation de 3 500 écoles, en complément du programme ÉduRénov’, avec un objectif explicite : limiter les fermetures de classes pendant les vagues de chaleur. C’est un signal fort pour les collectivités de l’Yonne, où le parc scolaire est ancien, souvent en dernier étage sous combles, et où le sujet devient chaque juin un problème d’organisation autant que de confort.
Les financements existent déjà — et sont sous-utilisés
C’est le point qui m’agace le plus, parce qu’il est facile à corriger.
Le Fonds vert rend éligibles les opérations de confort d’été depuis 2024, et l’administration elle-même constate qu’il y a trop peu de demandes sur ce volet. Côté particuliers, l’intégration du confort d’été dans les critères des aides à la rénovation est engagée. Le décalage n’est donc pas financier, il est culturel : quand un ménage ou une commune monte un dossier de rénovation, le réflexe reste « chauffage et isolation ». La protection solaire, la ventilation nocturne, le traitement de la toiture passent à la trappe, alors qu’elles coûtent souvent une fraction du reste.
Mon conseil très concret, si vous montez un dossier en 2026 ou 2027 : faites chiffrer le volet estival dès le départ, même si vous ne le réalisez pas tout de suite. Un dossier qui contient déjà l’étude coûte beaucoup moins cher à compléter qu’un dossier qu’il faut rouvrir.
Ce qui va bouger, à mon sens, d’ici 2030
Je ne suis pas devin, mais la trajectoire est lisible. Voici ce sur quoi j’engage mes conseils aujourd’hui.
Le durcissement de l’indicateur DH. Des travaux d’amélioration de l’indicateur sont annoncés. Tant qu’un texte n’est pas publié, les seuils en vigueur restent la référence et rien ne change dans les calculs — mais concevoir aujourd’hui au ras du plafond réglementaire, c’est prendre le risque d’être hors-jeu dans trois ans.
L’apparition d’une exigence estivale en rénovation. C’est le chaînon manquant, et tout converge vers lui. Il faut s’attendre à ce qu’une rénovation d’ampleur soit tenue, à terme, de traiter la question — au minimum sous forme d’obligation de moyens : protections solaires extérieures, capacité de ventilation traversante, qualité de l’isolation de toiture au sens du déphasage et pas seulement de la résistance thermique.
L’entrée du confort d’été dans la valeur du bien. Le DPE a mis dix ans à devenir un argument de négociation ; il l’est aujourd’hui à Auxerre comme ailleurs. Le confort d’été suivra le même chemin, d’autant qu’il est immédiatement perceptible en visite. Un dernier étage plein ouest sans protection se vendra de moins en moins bien, quelle que soit sa lettre au DPE.
Une pression assurantielle et locative. Les épisodes longs ont un coût sanitaire mesuré. Il est peu probable que le logement locatif reste indéfiniment à l’écart d’exigences de décence estivale, comme il ne l’est pas resté sur la performance hivernale.
Une friction croissante avec le patrimoine. Et c’est là que notre métier devient intéressant. Poser des protections solaires extérieures en secteur protégé, en abords de monument, dans un centre ancien comme celui d’Auxerre ou de Chablis, suppose de convaincre. La bonne nouvelle, c’est que la réponse est souvent dans le bâtiment lui-même : le volet persienné bois, la contrevent, l’auvent, le store banne en toile, la pergola en cour sont des dispositifs historiquement légitimes. On ne se bat pas contre le patrimoine, on va rechercher ce que le patrimoine avait déjà résolu et qu’on a retiré dans les années 1980.
Ce que je recommande de faire maintenant
Si vous avez un projet dans les deux ans, trois arbitrages méritent d’être posés dès l’esquisse, parce qu’ils sont irréversibles ou très coûteux à reprendre.
Le premier : ne pas systématiser l’isolation par l’intérieur sur un bâti à forte inertie sans avoir étudié l’alternative. Le second : ne jamais poser une menuiserie neuve sans avoir décidé de sa protection extérieure — un pré-cadre, une réservation, une fixation prévue au bon moment coûtent quelques dizaines d’euros, la même chose reprise après coup en coûte plusieurs centaines. Le troisième : sur une toiture, raisonner en déphasage et pas seulement en R, parce qu’on ne rouvre pas une charpente deux fois.
Le reste — les usages, les textiles, la végétation, la gestion des ouvertures — se rattrape. Ces trois-là, non.
Dans le dernier article de cette série, j’entre dans la boîte à outils : ce qu’on active concrètement, dans quel ordre, et ce que ça donne sur un projet réel.
Cet article décrit un cadre en évolution rapide. Les annonces non publiées au Journal officiel n’ont aucune valeur réglementaire ; je les signale comme telles. Pour un projet précis, la vérification du droit applicable à la date du dépôt reste indispensable.
Jean-Baptiste Brulé, architecte d’intérieur et maître d’œuvre à Auxerre.
