À Tonnerre, à une trentaine de kilomètres d’Auxerre, un bassin d’un bleu turquoise presque irréel s’ouvre au pied de la falaise, entouré d’un lavoir du XVIIIe siècle. Trente mille visiteurs environ s’y arrêtent chaque année, le temps d’une photo. Peu savent que sous cette eau tranquille s’enfonce un réseau de galeries que personne, à ce jour, n’a fini d’explorer — et que la légende locale y voit depuis des siècles la trace du diable.
Ce que l’on voit depuis le bord
Le bassin, tel qu’on le découvre aujourd’hui, n’est pas d’origine antique dans sa forme actuelle. Il a été aménagé en 1758 par Louis d’Éon, magistrat tonnerrois — le père du tristement célèbre Chevalier d’Éon, cette figure de diplomate et d’espion du XVIIIe siècle restée dans l’histoire pour avoir vécu une partie de sa vie sous une identité féminine. Louis d’Éon fait construire un bassin de 14 mètres de large, protégé par une toiture en demi-rotonde, pour abriter les lavandières.
L’eau qui jaillit là n’est pas un débit constant. En moyenne, la source livre environ 311 litres par seconde, avec de fortes variations saisonnières : à peine 87 litres par seconde en plein été, jusqu’à 619 en janvier. Lors de la crue du 15 mars 2001, le débit a atteint 3 000 litres par seconde — dix fois la moyenne, en quelques heures.
Un nom qui vient d’une déesse
« Fosse » ne pose pas de mystère : c’est simplement un puits, une cavité. « Dionne », en revanche, est la déformation d’un nom beaucoup plus ancien : Divona, la divinité gauloise des sources sacrées, celle qui « rend divin ». Les Gaulois, puis les Gallo-Romains, considéraient déjà ce gouffre d’eau bleue comme un lieu à part — un endroit où l’on ne savait pas ce qu’il y avait en dessous, et où l’on préférait, par précaution, honorer une divinité plutôt que d’aller voir.
Les histoires qu’on raconte encore
Trois légendes se sont transmises autour de ce bassin, et toutes trois tournent autour de la même idée : quelque chose de maléfique habite, ou a habité, ce trou d’eau.
La première met en scène un jeune garçon nommé Pierre, vers l’an 700. Un cavalier sombre s’arrête à la Fosse Dionne pour faire boire son cheval, puis repart en laissant tomber une bourse d’or. Pierre la ramasse. Mais chaque achat fait avec cet argent tourne mal — les fleurs qu’il offre se fanent, un mendiant refuse son aumône, des friandises rendent ses amis malades. Terrifié, il retourne à la source, où le cavalier l’attend. Il jette les pièces à l’eau et se noie ; l’évêque saint Pallade le sauve in extremis, puis recouvre l’or du diable de son manteau — donnant à l’eau, dit la légende, sa couleur bleu profond. Le cavalier, furieux, se serait jeté du clocher de l’église avant de creuser lui-même un puits sans fond sous le bassin.
La deuxième est plus ancienne encore, et plus solidement documentée : elle apparaît dans des hagiographies anciennes puis dans des textes historiques dès 1592. Saint Jean de Réome (mort en 639), qui s’était taillé une cellule dans la roche de Tonnerre, aurait entendu parler d’un basilic — une créature capable de tuer par le seul pouvoir de son regard — qui habitait le puits d’un vallon marécageux et faisait le malheur des habitants. Il serait allé creuser à cet endroit précis. « Une source jaillit, et le basilic fut tué. »
La troisième met en scène une jeune fille pauvre, poursuivie de nuit par une présence démoniaque. Au moment où la main du diable allait se refermer sur elle, elle invoque la Vierge Marie, qui apparaît vêtue d’un manteau émeraude et l’étend devant la jeune fille. Un vaste cratère rempli d’eau pure s’ouvre alors sous la falaise — et c’est le manteau de la Vierge, cette fois, qui aurait teinté la Fosse Dionne de cette couleur si particulière.
Trois légendes, deux couleurs d’explication — l’or du diable ou le manteau de la Vierge — pour un seul mystère commun : personne, avant le XXe siècle, ne savait ce qu’il y avait vraiment au fond.
Ce que les plongeurs ont vraiment trouvé
La première exploration subaquatique documentée remonte à 1955. En 1974, deux plongeurs atteignent 70 mètres de profondeur avant de buter sur un passage trop étroit. En 1996, une nouvelle expédition atteint 80 mètres et révèle un réseau complexe de galeries noyées. La plus grande expédition à ce jour, en 2018, cartographie plus de 370 mètres de galeries — sans épuiser le réseau, dont plusieurs zones restent inexplorées.
Les analyses hydrogéologiques et les traçages par colorant ont permis d’établir que l’eau de la Fosse Dionne provient d’un bassin versant de plus de 40 km², avec des pertes identifiées jusqu’à 15 kilomètres de là. Autrement dit : ce bassin turquoise au cœur de Tonnerre est le point de sortie visible d’un système souterrain qui s’étend sous une bonne partie du territoire environnant, sans qu’on en connaisse encore tous les circuits.
Cette exploration a un coût. Des accidents mortels sont survenus au fil des décennies de plongées spéléologiques dans le réseau. Les plongées y sont aujourd’hui strictement réglementées et soumises à autorisation spéciale ; seuls quelques spéléologues expérimentés ont le privilège d’explorer ces profondeurs.
Le diable, la science, et ce qui reste inexpliqué
On sait aujourd’hui, avec une quasi-certitude géologique, que la Fosse Dionne est une résurgence vauclusienne — le point de sortie d’un vaste système karstique alimenté par les eaux de pluie infiltrées à des kilomètres à la ronde. Il n’y a ni or du diable, ni basilic, ni manteau de Vierge au fond de ce puits.
Et pourtant, ces légendes n’ont pas disparu avec l’explication scientifique. Elles continuent d’être racontées, transmises, écrites. Peut-être parce qu’elles disent, à leur manière, une vérité que la science confirme aujourd’hui : ce trou d’eau bleue a toujours été plus profond, plus dangereux et plus inconnu qu’il n’y paraît depuis le bord du lavoir. Il aura fallu près de sept siècles, entre la légende de saint Jean de Réome et la première plongée de 1955, pour que quelqu’un aille vraiment voir.
Et même aujourd’hui, avec des sonars, des recycleurs et des décennies d’expéditions, personne n’a atteint le bout du réseau.
D’autres mystères du patrimoine de l’Yonne
Ce n’est pas la seule énigme patrimoniale qui reste sans réponse dans la région. À Auxerre, la Tour de l’Horloge cache elle aussi des inscriptions que plus personne ne sait lire, et la façade de l’ancienne École normale garde le secret d’une comtesse sculptée seule, à l’écart de tous les autres médaillons.
Une enquête qui continue
Si vous connaissez d’autres versions de ces légendes, si vous avez des informations sur les explorations plus récentes, ou si vous avez simplement une théorie sur la raison pour laquelle trois histoires aussi différentes se sont fixées sur ce même lieu, je serais heureux d’en discuter avec vous.
Laissez un commentaire. Partagez cet article à quelqu’un qui connaît bien le Tonnerrois. Cette source garde encore une bonne partie de son mystère.
Jean-Baptiste Brulé, architecte d’intérieur à Auxerre JBB Architecture d’intérieur & maîtrise d’œuvre 18 rue du Grand Caire, 89000 Auxerre
